Directeur de lAssociation daction éducative (44), président du GNDA, il pense quon est plus intelligent et utile à plusieurs. Lexact inverse du dirigeant omnipotent et dictatorial.
Après un Bac C, il avait intégré une classe « Prépa », à Lyon, et était parti, a priori, pour une carrière dingénieur. Mais il était, en parallèle, directeur de colonies de vacances et formateur aux CEMEA : la balance a penché de ce coté et Patrick, dabord préstagiaire dans une Mecs, rentre en 1973 à lécole déducateurs de Buc. A la sortie, il travaille en internat, puis dans une équipe dAEMO ; en 86, il est chef de service.
Durant ces années de terrain, il continue à se former une clé des parcours ascendants ! Il décroche un DESS de psychologie sociale à Nantes, et en 86, entreprend une formation continue de 2 ans sur lapproche systémique, qui reste pour lui fondatrice. Pour ce courant de pensée, explique-t-il en substance, une personne ne peut être comprise quen fonction des divers « systèmes humains » dans lesquels elle sinscrit : sa famille, son réseau de relations dans un quartier, lentreprise qui lemploie, etc., chacun véhiculant des valeurs, une culture. Dans cette conception, quand on cherche à cerner un jeune, linterprétation psychanalytique, dans certains cas, est pertinente ; dans dautres, cest plus une lecture sociologique qui permet de saisir ce qui se joue. « Le jeune, explique Patrick, ne peut être compris quà la croisée de ces savoirs ; limportant est de ne pas lenfermer dans une lecture théorique unique ; chausser des lunettes différentes, cest laisser plus de liberté aux personnes avec qui on travaille ».
Cette vision est au cur de toute lactivité de Patrick, depuis 20 ans. Cest ainsi quil fait appel à Dominique Dray, intervenante, qui accompagne au long cours les internats de lassociation : elle sappuie sur une double approche, psychanalytique et ethnologique et en outre, fait venir régulièrement des sociologues et des juristes. A quelles représentations le jeune est-il attaché ? De quels fonctionnements collectifs est-il dépendant ? Et quand on se confronte avec des « ados », réfléchir sur le sens de la loi, qui sanctionne, mais protège en même temps, peut être fort utile
remobiliser des jeunes en rupture scolaire
Patrick anime aussi un « réseau de mobilisation » pour des jeunes de moins de 16 ans en totale rupture scolaire. Il leur est proposé une série dactivités pré-professionnelles, autour des savoirs de base, et qui visent à leur redonner un élan. Un objectif clé, pour que ces jeunes reprennent confiance, est quils parviennent à établir une relation de proximité avec un adulte ; or, nombre dentre eux, dès quils se sentent en affinité avec un de ceux-ci, « se débrouillent » pour que la relation se détériore, tant ils sont habitués à léchec. Léquipe qui pilote le projet a donc monté un réseau détablissements partenaires, gérés par 5 associations, où les jeunes peuvent rencontrer dautres adultes, dans le cadre de loisirs, danimations : en diversifiant les contacts, on permet au jeune de se sentir en sécurité, et de construire, dans la durée, un rapport stable avec un éducateur de référence. La aussi, lenjeu est de ne pas enfermer le jeune dans une relation exclusive.
Autre illustration de lapproche systémique, « lespace conseil » ouvert les mercredis dans une Maison de la Justice et du droit par léquipe dAEMO de lassociation. Des éducateurs et des avocats y reçoivent des jeunes et des parents qui vivent une crise passagère et leur offrent une double écoute ; ils peuvent dire leurs difficultés, chercher une orientation, mais aussi entendre des conseils juridiques : quels sont les droits des parents et des enfants ? Dans quel cas utiliser le point-rencontre, quand les parents sont séparés ? Ce faisant, lavocat dessine les solutions de droit disponibles, qui peuvent offrir une issue, aider à faire un pas de côté, quand la situation apparaît bloquée.
En 1991, Patrick reprend son bâton de pèlerin « dapprenant » : il rentre à lIAE , pour se familiariser, cette fois, avec la gestion, la GRH, le management Après cette parenthèse, il est recruté comme conseiller technique par le CREAI des Pays de Loire, cette fois dans le champ du handicap. Au sein dune équipe où se côtoient un psychosociologue, un avocat vacataire, un CT de formation psychanalytique, il participe à des « audits croisés » détablissements, où chacun apporte sa lecture « Jai énormément appris avec cette approche », dit-il.
200 jeunes handicapés en apprentissage
Il sattaque ensuite à un gros chantier. A la demande du Conseil régional, il monte un vaste réseau (encore un !) avec une collègue du CREAI, pour intégrer de jeunes handicapés en contrat dapprentissage dans lentreprise ordinaire. Les jeunes des déficients intellectuels légers, des handicapés moteurs passaient un bilan de compétences, qui mettait en évidence les aides spécifiques nécessaires accompagnement social, soutien psychologique, appareillages techniques toutes prises en charge par lAgefiph. Ils partageaient ensuite leur temps, durant les 3 ans du contrat, entre le CFA, où ils étaient suivis par un référent bien identifié, et les entreprises daccueil, quil avait fallu trouver, car rien ne les obligeait à prendre ces apprentis dun type particulier !
Chaque mois, tous les partenaires se retrouvaient, dans chaque département, pour faire le point et corriger le tir. Fin 1995, entre 150 et 200 jeunes étaient en apprentissage, sur la région, grâce à ce dispositif, qui perdure. Le taux de recrutement ferme, après contrat, était assez élevé. Tout cela, au début, ne coulait pas de source : « Les IME disaient : vous nous prenez les meilleurs ! Et les CFA, qui cherchaient à former des ingénieurs par lapprentissage, nétaient pas ravis de nous voir arriver »
travailler portes et fenêtres ouvertes
Quel est sa pratique, aujourdhui, en tant que directeur de lAAE (depuis 1996) ? « Dabord travailler sous le regard des autres, portes et fenêtres ouvertes : on est plus intelligent, car on est dans le mouvement et léchange Je pense que les organisations en difficulté le sont souvent, car elles sont repliées sur elles-mêmes ». Concrètement, à lAAE, on sexpose à la critique, on procède à des bilans, on définit des protocoles de coopération avec des organismes extérieurs.
Ensuite, ce qui lui est renvoyé souvent, cest « quil cherche à construire un cadre de travail lisible, dans lequel les professionnels jouissent dune large initiative ». Exemple : pour évaluer les acquis, en termes de savoirs de base, des jeunes en rupture scolaire, il fallait construire des indicateurs ; plutôt que de leur imposer un logiciel, on a demandé aux éducateurs de les élaborer, en lien avec un consultant. De même, pour dautres institutions, constituer le réseau daccueil des jeunes délinquants en mesures de réparation (mairies, pompiers, services techniques des villes) était du seul ressort des cadres ou des directions ; a contrario, pour Patrick, cest aussi aux éducateurs de le bâtir, « ce qui rend le boulot intéressant et ouvert »
Au-delà, Patrick travaille avec les instances délégués du personnel, élus au CE et CHSCT. Ceux-ci ont posé il y a quelque temps la question des salariés en CDD, « insécurisés, qui ont le sentiment de ne pas être assez pris en compte et dont les perspectives dévolution sont floues ». A rebours des cadres qui estimaient à juste titre avoir fait le nécessaire, il a demandé quon reprenne sur de nouvelles bases, laccompagnement des CDD. « Dans une organisation, explique-t-il, il faut que toutes les places soient occupées ; les instances jouent un rôle complémentaire à celui de lencadrement. » De nouveau, croiser les approches, plutôt que de les opposer
Bernard Boudet
NDLR :
Nous avons choisi de laisser de coté, dans ce portrait, lactivité de P. Martin comme directeur du GNDA ou responsable de lévaluation, à « Citoyens et Justice » : il nous aurait fallu une page de plus, indisponible ! Dommage, car cétait passionnant !
[1]Centres dentraînement aux méthodes dEducation Active.
[2]Action éducative en milieu ouvert.
[3]Institut dadministration des entreprises.
Article de presse
Nom de la revue : Union Sociale
Paru le : 01/03/2008
Auteur(s) : Bernard BOUDET - UNIOPSS
N° de la revue : n°215
Page : p.12-13
Editeur : Uniopss